Le miracle du démon de Gerasa, ou Guérasa est rapporté par les évangélistes Marc (5,1.20) et Luc (26.37) en termes très semblables. Matthieu connaît une version différente.

Texte de Marc, chapitre 5

1 Ils arrivèrent sur l'autre rive de la mer, au pays des Géraséniens. 2 Et aussitôt que Jésus eut débarqué, vint à sa rencontre, des tombeaux, un homme possédé d'un esprit impur : 3 il avait sa demeure dans les tombes et personne ne pouvait plus le lier, même avec une chaîne, 4 car souvent on l'avait lié avec des entraves et avec des chaînes, mais il avait rompu les chaînes et brisé les entraves, et personne ne parvenait à le dompter. 5 Et sans cesse, nuit et jour, il était dans les tombes et dans les montagnes, poussant des cris et se tailladant avec des pierres 6 Voyant Jésus de loin, il accourut, se prosterna devant lui 7 et cria d'une voix forte : " Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très Haut ? Je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas ! " 8 Il lui disait en effet : " Sors de cet homme, esprit impur ! " 9 Et il l'interrogeait : " Quel est ton nom ? " Il dit : " Légion est mon nom, car nous sommes beaucoup. " 10 Et il le suppliait instamment de ne pas les expulser hors du pays. 11 Or il y avait là, sur la montagne, un grand troupeau de porcs en train de paître. 12 Et les esprits impurs supplièrent Jésus en disant : " Envoie-nous vers les porcs, que nous y entrions. " 13 Et il le leur permit. Sortant alors, les esprits impurs entrèrent dans les porcs et le troupeau se précipita du haut de l'escarpement dans la mer, au nombre d'environ deux mille, et ils se noyaient dans la mer. 14 Leurs gardiens prirent la fuite et rapportèrent la nouvelle à la ville et dans les fermes ; et les gens vinrent pour voir qu'est-ce qui s'était passé. 15 Ils arrivent auprès de Jésus et ils voient le démoniaque assis, vêtu et dans son bon sens, lui qui avait eu la Légion, et ils furent pris de peur. 16 Les témoins leur racontèrent comment cela s'était passé pour le possédé et ce qui était arrivé aux porcs. 17 Alors ils se mirent à prier Jésus de s'éloigner de leur territoire. 18 Comme il montait dans la barque, l'homme qui avait été possédé le priait pour rester en sa compagnie. 19 Il ne le lui accorda pas, mais il lui dit : " Va chez toi, auprès des tiens, et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. " 20 Il s'en alla donc et se mit à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui, et tout le monde était dans l'étonnement.

Le miracle ne se situe pas dans la localité de Gerasa, située à quelque 55 km au sud-est du lac de Tibériade, mais au pays des Guéraséniens, dans l’actuelle Jordanie. Léon-Dufour nous assure que la scène eut lieu « vraisemblablement » à El-Kursi, sur la rive orientale du lac. Difficile en effet de trouver falaise ou promontoire à Gerasa, ville de la Décapole près de la rivière Yabboq connue de l’Ancien Testament, mais où il ne serait pas facile de noyer deux mille cochons, et même un seul. Il fallait bien trouver un lieu qui rendît le miracle plus vraisemblable. On ignore si les biblistes archéologues ont retrouvé des ossements porcins.

Luc ajoute que le possédé, depuis très longtemps, ne portait pas de vêtements. Qu’on se rassure, il les remettra quand même une fois guéri. Mais la principale différence est ailleurs : alors que chez Marc les démons supplient Jésus de les faire entrer dans les porcs, chez Luc, ils le supplient de ne pas les entraîner vers l’abîme. Il faudrait savoir.

Matthieu rapporte le même miracle, de façon moins détaillée et sous une forme sensiblement différente. La scène se passe ailleurs et nous avons deux possédés. La cité de Gadara se situe à 10 km au sud-est du lac, mais c’est du pays des Gadaréniens qu’il est question.

28 Comme Jésus arrivait sur l’autre rive, dans le pays des Gadaréniens, deux possédés sortirent d’entre les tombes à sa rencontre ; ils étaient si agressifs que personne ne pouvait passer par ce chemin. 29 Et voilà qu’ils se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu pour nous tourmenter avant le moment fixé ? » 30 Or, il y avait au loin un grand troupeau de porcs qui cherchait sa nourriture. 31 Les démons suppliaient Jésus : « Si tu nous expulses, envoie-nous dans le troupeau de porcs. » 32 Il leur répondit : « Allez. » Ils sortirent et ils s’en allèrent dans les porcs ; et voilà que, du haut de la falaise, tout le troupeau se précipita dans la mer, et les porcs moururent dans les flots. 33 Les gardiens prirent la fuite et s’en allèrent dans la ville annoncer tout cela, et en particulier ce qui était arrivé aux possédés. 34 Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus ; et lorsqu’ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur territoire.

Signalons enfin que Jean ignore tout de faits aussi extraordinaires.

La différence de localisation entre les deux versions (Gerasa et Gadara) ne pose pas un réel problème, et les tentatives pour résoudre la contradiction nous semblent vaines. Les deux cités sont attestées historiquement et toutes deux mentionnées par Josèphe. Si la version originelle parle de Gadara, elle aurait pu ensuite s’orienter vers Gerasa pour l’unique raison que ce nom est associé à la racine du verbe « expulser », phénomène de création lexicale banal en littérature. Et si la légende est d’origine guérasénienne, elle aurait pu être historicisée par un déplacement en direction du lac, par souci de réalisme.

Comme si le récit ne souffrait pas d’invraisemblances autrement graves ! De très sérieux chercheurs se sont avisés qu’Origène mentionne une tradition selon laquelle il existait autrefois une ville appelée « Gergasa » sur les rives du lac. La belle affaire ! C’est construire des théories sur du vent.

Rien n’est bon dans le cochon

Dès l’Ancien Testament, le porc était considéré comme un animal impur (voir Lévitique 11,7) et la Loi proscrivait sa consommation. Cet interdit constituait un signe du privilège accordé à Israël en le distinguant des païens. Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’en donner l’explication, mais elle est évidemment d’ordre sanitaire. Que le porc ait le sabot fourchu et qu’il ne rumine pas, voilà qui ne sera pas de nature à nous convaincre ; que le simple fait de toucher un porc rendît la personne impure …pas davantage. De nos jours encore, certains le croient cependant.

Les Cananéens élevaient des troupeaux de porcs et les sacrifiaient à leurs idoles, et les peuples voisins d’Israël itou. Le porc était donc l’animal idéal pour devenir vecteur d’un exorcisme christique. Fait supplémentaire mais sûrement secondaire, la Xème légion romaine eut un porc comme emblème au temps de la guerre des Juifs, et auparavant, de 60 à 62, le procurateur romain administrateur de la Judée eut nom Porcius Festus. Ces faits ont été observés, mais les explications en sont puériles. Le mot « Légion », qui pouvait évoquer une unité de l’armée romaine, est attesté comme équivalent de « grand nombre », admettons que cela pouvait engager les chercheurs sur une mauvaise piste. Relevons comme un indice plus sûr que le livre d’Isaïe (LXV) évoque un peuple rebelle qui suit une voie mauvaise, « habite dans les tombeaux, passe la nuit dans les recoins, mange de la viande de porc ». Une fois de plus, les références scripturaires éclairent le récit évangélique. On pourrait aussi soutenir que pendant six siècles au moins, des Géraséniens ou Gadaréniens ont conservé l’étrange coutume d’habiter dans des tombeaux. Ce ne sera pas notre hypothèse préférée.

Naissance de l’exorcisme chrétien

L’exorcisme était connu des juifs de la Torah. Josèphe la mentionne lui aussi dans la Guerre des Juifs (VII,6 § 135) Cette pratique était répandue dans la plupart des religions, plus ou moins, pour des raisons thérapeutiques plutôt que religieuses, si tant est qu’on ait opéré une distinction entre ces deux domaines, la maladie étant comprise comme l’action d’un démon ayant pénétré dans le corps du malade. L’exorciste était d’abord un guérisseur. Chez les juifs, la méthode de guérison consistait en une imposition des mains et l’invocation du nom de Yahvé ou la lecture de textes sacrés. Une tradition rapporte que le roi Salomon avait le pouvoir de chasser les démons. On guérissait comme on pouvait.

Le possédé que Jésus guérit dans la région de Gerasa est un forcené auquel, vingt siècles plus tard, on aurait passé la camisole de force. Il est décrit comme fou, pas assez cependant pour méconnaître la divinité de Jésus, fils du Dieu Très-Haut, qui le guérit de sa propre autorité sans invoquer le nom divin.

Mais là où Jésus innove de façon plus spectaculaire encore, c’est en matérialisant les démons, en les expulsant sous une forme matérielle. Et laquelle ! Un troupeau de deux mille porcs. Même aux temps les plus sombres de l’époque médiévale, on continua à pratiquer l’exorcisme sous des formes moins radicales, au moyen de formules magiques. La pratique n’était pas règlementée, et ce n’est qu’après le concile de Trente que l’Eglise imposa son autorité en confiant aux prêtres le droit d’exorciser.  Les pratiques d’exorcisme prirent alors des formes beaucoup plus violentes, qui, au nom du Christ Jésus, pouvaient s’accompagner de tortures atroces. On tenta même de trouver une zone insensible sur le corps des possédés qui aurait été la preuve du contact avec le démon. Si une aiguille enfoncée dans ce point ne provoquait ni souffrance ni saignement, le prêtre exorciste tenait la preuve de la possession.
Mais ceci est une autre histoire…

Quoique ?

De nos jours, l’exorcisme survit fort bien, à base de rituels sacrés et d'impositions des mains. Celle-ci est destinée à chasser le démon du corps ou de l'endroit qu'il occupe. Attention : le mal est pernicieux, malin et menteur. Il s'adapte à nos vies modernes. Affaire de spécialistes.

Les divers aspects de l'infestation et de la possession sont catalogués en activité ordinaire (de la tentation au péché) ou extraordinaire : oppression, obsession, possession démoniaque, infestation, envoutement, ensorcellement, malédiction, etc... Après enquête, on détermine le le type de magie occulte approprié, administré parfois à distance. Car à Dieu rien d’impossible.

L’exorcisme fait partie du ministère de l’évêque. Celui-ci peut déléguer sa fonction et agit ordinairement dans son diocèse. Il doit suivre une formation et respecter un Rituel officiel. Certains exorcistes mal intentionnés sont dénoncés comme charlatans. Il y a donc des charlatans officiels et des illégaux. De parfaits « officiels » aux obsessions compulsives ont pourtant laissé leurs victimes se remettre des traumatismes subis en soins psychiatriques et même céder à la tentation du suicide.

Ces faits sont connus dans le diocèse de Lyon.

Alors que nombre d’évêques ne croient plus au démon et ne nomment plus de prêtres exorcistes, le Pape Jean-Paul II a déclaré un jour : « Celui qui ne croit pas au démon ne croit pas à l'Évangile. » Jésus a donc bien noyé deux mille cochons.